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Süddeutsche Zeitung

Article paru dans les pages culture du quotidien allemand "Süddeutsche Zeitung" le 11 janvier 2014

L’argent et l’esprit en France - La culture se paye, mais elle est aussi payante
Joseph Hanimann

L’esprit, pensait-on, ne fait pas bon ménage avec l’argent. Même si culture et économie ne sont plus si rigoureusement incompatibles que, chez Thomas Mann, Johann Buddenbrook, l’homme d’affaires soufflant sobrement dans sa flûte, et son arrière-petit-fils Hanno, joueur de piano qui n’a pas le sens des affaires pour deux sous, le plus souvent, elle ne se laissent réduire à un bilan actif-passif que contraintes et forcées. L’une reste la quémandeuse insatiable de l’autre. A priori du moins.

Il est donc remarquable que, subitement, la culture soit réputée apporter une plus-value économique, qu’elle crée des emplois et revigore des territoires économiques. Une idée qui vient des pays anglo-saxons acquis au libéralisme (il y a quelques années, le livre The Warhol Economy montrait que l’économie de New York était relancée par la musique, l’art et la mode), mais qui s’exprime aussi en France, ce pays au credo centralisateur. Un rapport publié conjointement par les ministères parisiens de la culture et des finances donne à voir, avec force chiffres et tableaux, le véritable poids de la culture dans l’économie de l’Hexagone.

Son empreinte est considérable, comme on a pu s’en rendre compte de manière répétée au niveau régional. En négatif, par exemple lorsqu’il y a dix ans, le Festival d’Avignon fut annulé en dernière minute, ou en positif avec le succès de Marseille capitale culturelle européenne, qui a drainé dans la cité phocéenne deux millions de touristes de plus que l’année précédente. Le rapport émanant des deux ministères en apporte la preuve noir sur blanc.

Avec une valeur ajoutée, directe ou indirecte, de 57,8 milliards d’euros, soit 3,2 % du PIB national, l’apport économique de la culture aura été en 2011 pratiquement à niveau égal avec celui de l’agriculture, et loin devant celui de l’industrie chimique ou de l’industrie automobile. Le secteur culturel génère 670 000 emplois, et 200 000 de plus si l’on compte les branches connexes. Ce chiffre est à rapprocher d’un apport financier de l’Etat à la culture (subventions et dépenses fiscales) de 13,9 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 7,6 milliards financés par les collectivités territoriales. Et même si la base de calcul qui permet d’obtenir ces chiffres reste discutable, le bilan, lui, est indéniablement positif, et l’image d’une culture au ventre toujours creux semble bel et bien dépassée.

La culture est devenue le liant de nos sociétés, l’appât dans les concours d’attractivité des territoires. On a découvert en elle un facteur d’amélioration de la qualité de la vie. Même si elle a encore quelque peine à entrer dans son nouvel habit de secteur économique pur et dur. « La culture, combien de divisions ? ». Question posée il y a deux mois lors d’un colloque à Avignon, allusion à un mot qu’aurait eu Staline au sujet du Vatican. L’organisateur était le « Forum d'Avignon », un think tank créé en 2008 qui prône le maillage de la culture et de l’économie dans un contexte de numérisation des formes de production, de réception et de consommation. Critiquer les industries culturelles au nom d’une « vraie » culture serait dépassé, dit une étude réalisée par le cabinet de conseil parisien « Louvre Alliance » pour le compte du « Forum d'Avignon » : le fait que la création culturelle lorgne sans cligner de l’œil sur ses performances commerciales serait une évolution naturelle qu’on ne pourrait que saluer. Aux yeux de ce management culturel désinhibé, ce n’est pas la logique commerciale qui poserait problème, mais la récupération de la culture par une technologie économique dont s’emparent des acteurs publics comme privés qui ne pensent plus qu’en termes de taux d’imposition, de parts de marché et de plans d’investissement. Si elle affiche si crânement son potentiel économique sur le marché, la culture court le risque d’être phagocytée par lui, affirme l’étude en question – comme si c’étaient les professionnels du management culturel privé qui tempéraient aujourd’hui l’enthousiasme des politiques en charge de la culture !

Ce ne sont pas les seuls à le faire. Au début de notre XXIe siècle s’est mis en place un système appelé tantôt « capitalisme culturel », tantôt « capitalisme du savoir » qui, en vérité, est un populisme industriel qui entend faire de notre conscience un simple organe de réflexe, a écrit le philosophe Bernard Stiegler il y a quelques années déjà. Il pensait à cette attitude « clic de souris » victime de stimuli incessants qu’on constate chez les nouveaux accros à la culture, ce qu’un autre philosophe, Giorgio Agamben, appelait « l’obéissance dans le commandement ». Dans « Oser la culture », un ouvrage collectif récemment paru qui ne craint pas de resservir quelques clichés éculés en usant d’une terminologie marxiste, Stiegler plaide désormais pour une « nouvelle économie politique de l’esprit ». Pour contrecarrer la commercialisation de l’esprit et le déclin de sa valeur, celui que prédisait Paul Valéry en 1939, le mieux est d’utiliser précisément les moyens que l’industrie culturelle met à disposition dans le domaine numérique, écrit l’auteur. Selon lui, cela ne signifie pas que tous les compositeurs, peintres et cinéastes doivent maintenant s’asseoir devant un ordinateur, mais bien qu’ils doivent tenir compte dans leur création des nouvelles formes de réception subversives inventées par le numérique.

Olivier Le Guay, porte-parole du « Forum d'Avignon », ne peut que souscrire à cette thèse. Favorisée par l’industrie culturelle, la consommation de masse de contenus numériques n’entraîne pas, dit-il, un nivellement de la demande au détriment de la diversité culturelle. Car entre la production de masse et la production de niche se crée un nouvel espace, un constat qu’il voit notamment confirmé par les dernières statistiques de la production cinématographique aux Etats-Unis. Selon ces chiffres, les 10 premiers films du box-office ont reculé de 7 % en dix ans, alors que ceux des rangs 11 à 100 ont augmenté de 44 %. En parallèle, on peut également mesurer la dissolution de la frontière entre une attitude culturelle réceptive et participative. Avec 54 % de consommateurs de contenus culturels numériques en Inde, 29 % aux Etats-Unis, 27 % en Allemagne, ces pays, selon Olivier Le Guay, comptent aussi la plus grande proportion de personnes utilisant les contenus téléchargés à des fins créatives, à savoir respectivement 20, 11 et 8 %. Ce qui nous ramène aux chiffres.

Ceux-ci expriment une vérité qui peut, certes, être révélatrice, mais qui ne parvient pas pour autant à appréhender l’esprit en tant qu’il est matière première de la vie culturelle. En quoi nous est-il utile de savoir qu’aujourd’hui, la production de l’industrie culturelle est estimée à 2 700 milliards de dollars, soit plus de 6 % du produit mondial brut, ou que des pays comme la Chine augmentent leur budget de la culture de 23 % tous les ans ? Cela rend-il la population plus éduquée, plus raffinée, plus intelligente ? Il est permis d’en douter. La France, qui, grâce à des statistiques différenciées et une politique culturelle volontariste, a sauvé son cinéma, montre à présent qu’elle sait soutenir sa production de jeux vidéo sur le marché mondial. Elle brille avec le Louvre d’Abu Dhabi et avec le Centre Pompidou en Arabie saoudite. Le chiffre d’affaires des jeux vidéo s’élève actuellement à 4,8 milliards d’euros en France, la mode, grand classique de l’exportation, à près de dix fois plus. Plus que par les résultats statistiques qu’elle présente, la France convainc dans la discipline de « l’haltérophilie culturelle », mais aussi et toujours par la valeur symbolique qu’elle accorde à ce secteur pour défendre rien de moins que son identité économique et politique.

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APWPT: Merci à l'éditeur et l'auteur!